Il existe, sur le marché du financement de l'efficacité énergétique, un angle mort. Pas un manque de volonté, pas un manque de projets — un manque structurel d'acteurs capables d'intervenir sur un segment précis.
Les CEE couvrent bien les projets, des petits aux grands, en réduisant le reste à charge. Mais quand il s'agit de financer ce reste à charge, le marché présente une béance.
Sur les petits projets (30 à 200 k€), des solutions existent. Sur les grands projets (au-delà d'1 M€), les fonds d'investissement savent intervenir. Mais sur la tranche intermédiaire — 200 k€ à 1 M€ — il est très difficile de trouver une réponse adaptée sur le marché français.
Les leasers interviennent sur cette taille de projet, mais leurs contrats et leurs critères sont souvent trop rigides (analyse rique crédit drastique, proportion minimale de part matérielle dans l'investissement à respecter,....). Les plateformes de financement participatif peuvent aussi intervenir à partir de 200-300k€, mais elles "rechignent" de plus en plus à intervenir sur ces "petits projets".
Ce manque n'est pas un hasard.
La zone grise entre 300 k€ et 1 M€ : quasi-absence de tiers-investisseurs sur ce segment.
Pourquoi les petits projets sont paradoxalement plus difficiles à financer
Intervenir en tant que tiers-investisseur sur un projet d'efficacité énergétique ou de décarbonation implique une analyse multi-risque. Le tiers-investisseur est exposé, selon son modèle contractuel, au risque crédit de l'entreprise, au risque technologique, au risque de performance énergétique, au risque de variation du prix de l'énergie — et souvent à plusieurs de ces risques simultanément.
Pour quantifier et gérer ces risques, il faut réaliser des due diligences complètes : audits juridiques, comptables, techniques. Ces audits sont indispensables — et leurs coûts sont fixes, non proportionnels au montant de l'investissement.
Le deuxième obstacle est la standardisation. Sur les grands projets, on peut construire des contrats sur mesure, faire intervenir des avocats pour adapter les clauses au contexte spécifique de chaque opération. Sur les petits projets, il faut standardiser au maximum — or les projets d'efficacité énergétique sont chacun unique, les entreprises qui les portent le sont également, et les risques techniques et de performance sont propres à chaque contexte. Le standard s'applique mal à cette réalité.
Le défi : réduire les coûts d'entrée sans réduire la rigueur
Le vrai enjeu sur ce segment — disons les projets jusqu'à 1 M€ — est d'être capable de proposer une solution de tiers-investissement sans mobiliser les coûts d'ingénierie, d'avocats et d'audits que suppose ce type d'opération à grande échelle.
C'est un défi que nous avons relevé avec le fonds d'investissement que j'ai cofondé et cogéré pendant une dizaine d'années. Ce fonds intervient sur des tickets de 20 000 € à 1 M€ — et il est quasiment seul sur ce créneau.
Le marché est vaste. Les besoins sont importants. Et les acteurs capables d'y répondre sont quasi absents.
Une voie possible : la spécialisation par technologie ?
Une des réponses possibles à ce défi consisterait à se spécialiser sur un type d'opération donné : une technologie précise, un type de process industriel, un secteur particulier.
Cette spécialisation permettrait de :
- Internaliser les compétences techniques nécessaires à l'analyse du risque, sans recourir à des audits externes coûteux à chaque projet
- Développer un pool de contrats adaptés à ce type d'opération — suffisamment souples pour absorber les variations d'un projet à l'autre, suffisamment standardisés pour être déployés rapidement
- Atteindre une rentabilité viable sur des tickets unitaires modestes, grâce au volume et à la répétabilité
Il y aura-il assez de projets, et assez de besoins, pour faire vivre un fonds d'investissement sur une telle "niche"? En tout cas les acteurs n'émergent pas.
Peut-être que le modèle du fonds d'investissement classique n'est pas adapté à ce segment de marché. Il faudrait imaginer une structure capable de mobiliser des capitaux qui n'ont pas pour seul intérêt la rentabilité. Qui consentirait à une rentabilité des fonds propres inférieures à celle du standard du marché, en contre-partie de bénéfices connexes (bénéfice environnementaux, indépendance énergétique de la France, modernisation et soutien de la filière industrielle,...) Des pistes peut-être à creuser.
Un appel à l'initiative entrepreneuriale
Cet article est, en partie, un appel.
Le financement de projets d'efficacité énergétique et de décarbonation sur des restes à charge compris entre 200 000 € et 1 M€ est un marché porteur il me semble, complexe, passionnant — à l'intersection d'enjeux techniques, juridiques et humains. Il attend des acteurs capables d'y apporter des réponses créatives : nouveaux modèles de financement, nouvelles façons de lever des fonds, contrats à périmètre variable... SI vous avez des idées, que vous souhaitez que nous y réflechssions ensemble, je suis preneur.
Je n'ai pas une vision exhaustive du marché. Si des acteurs lisant cet article sont en mesure de répondre à des besoins de financement sur ce segment, qu'ils se fassent connaître. Nous pouvons les aider à gagner en visibilité et à identifier les projets qui correspondent à leur capacité d'intervention.